E-Santé « Un des secteurs les plus porteurs du numérique »

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La révolution numérique bouleverse en profondeur nos sociétés et conduit à devoir repenser nos modes de faire. C’est aussi le cas dans la santé, où des mutations importantes sont à l’œuvre. Entretien avec Romain André, chef de projets santé à l’Agence Française de Développement.

_ Comment peut-on définir l’E-Santé ?

L’E-santé désigne l’ensemble des services du numérique utilisé dans les systèmes de santé. Le champ de l’E-Santé est donc vaste, voire non délimitée, tant le numérique s’immisce partout et évolue extrêmement vite. Traditionnellement, on peut tout d’abord trouver dans ce terme d’E-Santé tous les systèmes d’information (SI) développés à des fins de pilotage et de gestion du secteur (surveillance épidémiologique, activités hospitalières, assurance maladie…). S’y ajoute également la télémédecine, pour les actes médicaux à distance, et plus généralement la télésanté avec tous les services en ligne développés (portails d’information grands publics, plateformes collaboratives spécialisées, formations à distance, jeux pédagogiques de prévention…).

Mais les progrès technologiques de ces dernières années ont contribué à offrir de nouveaux horizons. L’explosion de la santé mobile, et du marché des objets connectés, ont tout d’abord permis de démultiplier les utilisateurs et les pourvoyeurs d’informations de santé, offrant de nombreuses perspectives que ce soit aux niveaux micro (auto-évaluation ou phénomène du « quantified-self »), comme macro (« big data »). Enfin, on parle aussi aujourd’hui de technologies de « rupture », car pouvant transformer radicalement les systèmes de santé, avec en particulier l’émergence des NBIC, convergence des Nanotechnologies, des Biotechnologies, de l’Intelligence artificielle et des sciences Cognitives.

Ces technologies pourraient en effet faire basculer les systèmes de santé d’une approche curative (traitement des maladies) à des approches davantage préventives (prévenir les risques et adapter les comportements) et prédictives (traitement adapté en fonction de la prédestination génétique à contracter certaines maladies).

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_ Le développement de l’E-santé est-il significatif ?

L’E-Santé a connu des développements d’une ampleur sans précédent ces dernières années. Ce domaine est même considéré comme l’un des plus porteurs du numérique car la demande y est très forte. Une requête sur vingt sur Google concernerait ainsi des recherches sur le bien-être et la santé. On constate également une démultiplication des applications mobiles en santé (plus de 100.000 en 2013), et  une croissance exponentielle des données de santé échangées. Celles-ci auraient ainsi doublé depuis 3 ans.

Les pouvoirs publics dans de nombreux pays se sont saisis du sujet. Une récente étude l’OMS (« from innovation to implementation ») montre ainsi que 70% des pays de l’Union européenne disposent d’une stratégie nationale d’e-santé et des mécanismes de financement associés. En France par exemple, de nombreux programmes ont été lancés ces dernières années comme « hôpital numérique » et « Territoires de soins numériques ».  Le marché de l’informatisation du système de santé pourrait même y atteindre 4 milliards d’euros avant 2020. Mais la dynamique est surtout impulsée et tirée par le secteur privé, avec une vitalité impressionnante du monde des start-ups et des investissements importants réalisés les géants du web (pour le développement de services comme Google avec 23&me, Apple avec son Health Kit ou encore IBM avec Watson).

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_ Quels enjeux sur les systèmes de santé ?

Comme dans tout secteur d’activité, le numérique contribue à changer la donne, à ouvrir de nouvelles perspectives tout en générant de nouveaux risques et en provoquant des résistances et des incertitudes. Ces phénomènes sont d’autant plus accrus lorsqu’ils touchent à la santé, à la pratique médicale et battent en brèche une profession par nature très règlementée.

Il est toutefois indéniable que l’e-santé est un moyen à fort potentiel pour le renforcement des systèmes de santé. En matière de qualité tout d’abord, ces nouvelles technologies assurent une meilleure circulation des informations, permettant une prise en charge du patient plus fiables et coordonnées entre les professionnels de santé (enjeu notamment du dossier médical informatisé) et des comportements plus éclairés des citoyens (à travers les outils de prévention et d’auto-évaluation notamment). En ce qui concerne l’accès aux soins, la télémédecine permet de redessiner la carte sanitaire, opérer un rééquilibrage territorial pour les zones à  faible densité médicale, et faciliter les parcours de soins pour les patients. Le pilotage du secteur peut également s’en trouver renforcé, à travers une veille sanitaire et une régulation plus fine et instantanée des activités. Enfin, la dimension économique constitue un autre enjeu essentiel, les systèmes de prise en charge à domicile, par exemple,  devant limiter le nombre d’hospitalisation. Ce dernier point s’avère d’autant plus important dans les pays encore très « hospitalo-centrés » et caractérisés par un vieillissement de leurs populations et une augmentation des maladies chroniques.

Néanmoins, il est aussi clair que l’E-santé aura un impact transformationnel profond sur les systèmes de santé, qu’il est encore difficile d’appréhender dans toutes ses dimensions. De nouveaux équilibres devront assurément être trouvés ; nouvel équilibre dans le rapport médecin-patient, qui deviendra moins asymétrique, nouvel équilibre entre les intelligences humaines et artificielles dans la pratique médicale, nouvel équilibre entre l’ouverture et la protection des données de santé, nouvel équilibre entre régulation et innovation… Il ne s’agit là plus seulement d’enjeux de santé publique, mais de société, et des valeurs que nous souhaitons préserver au-delà des progrès technologiques.

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_ L’E-santé concerne-t-elle tous les pays, même les moins avancés ?

Bien évidemment. Tous les pays ont intérêt à s’investir dans l’E-santé compte tenu de son potentiel pour renforcer les systèmes de santé. Son intérêt est même d’autant plus grand dans les pays où la contrainte budgétaire est forte et l’allocation des ressources, notamment médicales, un enjeu majeur. La télémédecine par exemple, même avec des infrastructures numériques limitées, pourrait constituer une des solutions aux vastes déserts médicaux présents dans certains pays, notamment dans le Sahel.  Les cabines de téléconsultation développées par H4D semble par exemple une initiative intéressante à suivre.

On remarque à ce titre un fort dynamisme dans ces régions du monde. Plusieurs pays d’Afrique sont ainsi en train de déployer sur l’ensemble de leur territoire le système d’information sanitaire open source DHIS 2, (Burkina Faso, Ghana, Libéria, Rwanda, Tanzanie, Nigéria…). L’explosion de la téléphonie mobile laisse aussi augurer des perspectives intéressantes et un possible saut technologique. Une multitude d’initiatives et d’applications voient ainsi le jour en Afrique ; Sunukaddu pour la sensibilisation des citoyens aux thématiques liées à la santé de la reproduction, Medafrica pour aider à trouver des services de santé à proximité, vérifier la disponibilité d’un médicament, Pesinet pour le suivi à distance, l’alerte et l’accès aux soins des enfants ou encore Matitabu, pour diagnostiquer le paludisme à l’aide d’un détecteur à infrarouges relié à un smartphone. Dernièrement, nous avons aussi été témoin de la première expérimentation en Afrique d’un système de livraison de produits médicaux par drones au Rwanda !

Néanmoins, il faut aussi prendre conscience que la fracture numérique reste grande entre les différentes régions du monde, qui peinent à accroître leur couverture numérique et à améliorer leur connectivité.  Certains pays n’ont également pas encore passé le cap de l’informatisation des administrations et des services. Du temps et des investissements initiaux importants seront donc nécessaires. Des modèles économiques spécifiques devront aussi être trouvés pour permettre un passage à l’échelle de ces initiatives, et assurer leur pérennité.

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_ Quel est la clé pour vous du développement de l’E-Santé dans un pays ?

Je dirais la « conduite du changement » ! L’expérience montre en effet que sans une participation et une adhésion en amont des utilisateurs, en premier lieu les professionnels de santé, les projets seront voués à l’échec, ou nécessiteront des efforts considérables pour être redressés. L’E-santé nécessite des approches participatives, impliquant une large palette d’acteurs, des professionnels de santé bien sûr, au régulateur public en passant par les industriels concepteurs de solutions numériques.

Le développement de l’E-santé est un processus transversal, poussant au dialogue entre un médecin et un informaticien, entre les pouvoirs publics et le secteur privé, et au sein même du secteur privé entre de nombreux métiers pour le développement d’un service donné (éditeurs de logiciels, opérateurs de télécommunication, hébergeurs de données…). Les perspectives de développement de l’E-Santé dans un pays dépendront donc étroitement de sa capacité à organiser ce dialogue pluri-acteurs.

(NB : Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.)

Publié le 5 avril 2016/ Romain André/ Chef de projets santé à l’AFD

http://ideas4development.org/e-sante-un-des-secteurs-les-plus-porteurs-du-numerique/

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